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Musee des Arts decoratifs et du Design de Bordeaux

musée des Arts décoratifs
et du Design de Bordeaux
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39 rue Bouffard,
33000 Bordeaux
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Ouvert de 11h – 18h
fermé mardis et jours fériés
(ouvert 14 juillet et 15 août)
horaires et tarifs
 

Casser du sucre sur le dos de quelqu'un

Saupoudreuse, Guillaume Ducoing, Bordeaux, 1725-1730, argent, don de l’Association des Amis de l’hôtel de Lalande (inv. 2016.3.1) <br/> &copy;  madd-bordeaux - L. Gauthier
Saupoudreuse, Guillaume Ducoing, Bordeaux, 1725-1730, argent, don de l’Association des Amis de l’hôtel de Lalande (inv. 2016.3.1)
© madd-bordeaux - L. Gauthier

 

Sous l’Ancien Régime, le sucre est un produit de luxe, une denrée rare et exotique, qui fait également office de médicament. Au XVIIIe siècle, à une époque où le goût pour les préparations sucrées – desserts mais aussi boissons exotiques – prend un véritable essor, il passe de l’officine des apothicaires à la table des élites. Mais au siècle des Lumières, on ne connaît pas encore le sucre en poudre ou les petits cubes bien réguliers. Le sucre se présente, en effet, sous forme de pains de sucre qu’il convient de casser en petits morceaux au fur et à mesure des besoins. Le contenant étant alors aussi important que le contenu, les orfèvres et les ornemanistes mettent au point, au début du siècle, ce qu’on appelle une saupoudreuse. Cet objet se caractérise par sa forme cylindrique ou en balustre et sa partie supérieure en dôme ajourée de trous afin de laisser s’échapper la précieuse épice.

Tout cela ne nous dit pourtant pas comment cet ingrédient synonyme de douceur a donné naissance à une expression si péjorative. « Casser du sucre que le dos de quelqu’un » signifie, en effet, « critiquer une personne en son absence ». La locution se compose en réalité de deux parties : « casser du sucre », qui renvoie à la médisance et « sur le dos », dans le sens de « faire porter la responsabilité » à la personne concernée par les cancans.

Cette idée de « dire du mal » semble remonter au XIXe siècle. Deux siècles plus tôt, on disait « se sucrer de quelqu’un » lorsqu’on le prenait pour un idiot1 . Existait aussi l’expression « casser du grès à quelqu’un », qui signifie le considérer comme quantité négligeable. On peut dès lors envisager un mélange de ces deux expressions2 . On observe un glissement de sens progressif à travers l’argot, où « sucrer » veut dire « maltraiter » et « se sucrer », « dire des ragots » dans le monde du théâtre (1867). On le trouve également employé par les voleurs pour dire « dénoncer ». C’est vraisemblablement à la même époque que s’ajoute la deuxième partie de l’expression, « sur le dos ». Marcel Proust va même jusqu’à en faire un synonyme d’injure : « Albertine disait souvent ‘casser du bois sur quelqu’un, casser du sucre’ ou tout court : ‘ah : ce que je lui en ai cassé !’ pour dire ‘ce que je l’ai injurié’3 . » L’expression est désormais teintée de rancune et de vengeance et il n’est décidément pas très glorieux de « casser du sucre sur le dos de quelqu’un ».

1Dictionnaire de Trévoux, 1752 et 1771
2 Claude Duneton, La Puce à l’oreille : anthologie des expressions populaires avec leur origine, Le Livre de Poche, 1978.
3 Marcel Proust, La Prisonnière, 1923.